
Chapitre 2
- Je viens voir Monsieur de la Taille répondit Maxime d'une voix à peine assurée.
- Vous comprenez que je suis obligée d'avoir l'œil avec toute cette jeunesse qui traîne non seulement dans la rue mais aussi dans les parties communes. On le dit à
la télévision, cette racaille fainéante ! Chez nous, figurez-vous, que ça devient un lieu de rendez-vous ! On y cause, on y rit, on y fume, on y boit même au nez et à la barbe des braves gens qui
dorment ! Ce n'est plus possible ! La police est bien trop occupée pour les faire déguerpir ! Ce n'est pas faute de les appeler ! Alors maintenant, je veille car à mon âge, vous savez, on n'a
plus tellement besoin d'heures de sommeil, mais uniquement de tranquillité. Au fait, Monsieur de la Taille est rentré, vous pouvez y aller. Faîtes attention, il n'est pas commode cet homme-là!
Cela fait quinze ans que je vis ici, je n'ai jamais pu en tirer plus de trois mots d'affilée ! Même au moment où il a fallu faire les grosses réparations, tout tombait en ruine, cela m'a coûté
trois millions de francs, j'ai dû vendre des bijoux, vous vous rendez compte ! On a dû déménager car cela menaçait de s'écrouler ! Eh bien, même à ce moment-là, on n'a pas échangé davantage. Moi,
je vais vous dire quelque chose, mais ne le répétez pas, il est fier à mon avis !
La vieille femme après avoir déversé sa bile s'éclipsa soudainement. Mais on la
sentait présente, derrière son rideau. Était-ce la gardienne ? Elle avait drôlement la langue bien pendue.
Maxime se dirigea vers la porte d'entrée et pressa la sonnette. Quelques
instants après, l'homme lui ouvrit la porte d'un coup sec.
- Oui, vous désirez Monsieur ?
- Je, dit Maxime en bafouillant, je viens de la Taille et voudrais parler
quelques minutes avec vous puisque vous êtes ... mon oncle.
Édouard de la Taille examina l'étranger avec ses yeux bleus perçants. Il
grimaça tout en le faisant entrer dans le vestibule, d'un geste impatient d'un homme qui a l'habitude de régir son monde.
- En général, les nouvelles de la Taille, je les obtiens de mon notaire. Vous
comprendrez ma surprise, jeune homme. Ainsi vous êtes mon neveu ? Quel est votre nom ?
- Je m'appelle Maxime... Je ne voulais pas vous déranger ; j'ai pris
l'initiative de vous rencontrer ou plutôt de vous rechercher pour une raison bien précise.
- Laquelle ? je n'ai plus de contact avec la Taille depuis plus de vingt-cinq
ans, mon notaire s'occupe de mes intérêts. C'est vers lui que vous auriez dû vous retourner. Je suis un homme pressé, je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer. Je vous laisse une
minute.
- Votre notaire ? Il n'a pas voulu me recevoir ! D'où ma présence aujourd'hui.
Votre nouvelle adresse ne figure nulle part, elle est conservée par votre notaire comme un secret bien gardé. J'ai dû me débrouiller et par chance, je vous ai trouvé. J'ai besoin de votre
aide.
- Mon aide ? Depuis quand à la Taille on a besoin de moi ? J'ai déjà dit tout
ce que j'avais d'intéressant à dire à votre famille. Maintenant, laissez-moi tranquille !
Édouard de la Taille rouvrit la porte et d'un regard fixe invita Maxime à
quitter le vestibule où on accueillait ceux qui par leur fonction ou par leur statut social devaient rester à proximité du seuil.
- Vous ne savez même pas la raison de ma présence ? insista Maxime qui se
voyait congédié sans avoir pu exposer sa requête.
- Ça, mon jeune ami, cela ne m'intéresse pas le moins du monde, j'ai affaire
voyez-vous et les retrouvailles familiales ne sont pas mon fort. Maintenant, sortez, voulez-vous ou Madame Legras, ma délicieuse voisine, de son balcon va ajouter un paragraphe forcément
savoureux à sa gazette. Allez, ne faîtes pas d'histoires !
Maxime sortit donc mais avec le sentiment d'une frustration intense. Rien n'est
plus injuste qu'une fin de non-recevoir. Pas le moyen de s'expliquer. L'oncle avait une façon d'en imposer qui avait désarçonné le jeune homme, il ne lui avait laissé aucune chance. Maxime avait
beau s'être préparé à cette rencontre, il s'était rudement fait avoir comme un bleu. Il ouvrit la porte cochère d'un geste de mauvaise humeur contre cet homme mais aussi contre lui-même. Il
retrouva Gabriel assis sur un banc en face de la demeure glaciale fumant tranquillement une cigarette roulée.
- Alors, le vieux, il t'a écouté ? demanda Gabriel avec
empressement
- Non ! Pas une fraction de seconde. Il m'a flanqué à la porte sans m'écouter.
Il m'a renvoyé vers son notaire, tu te rends compte. On en est toujours au même point. Remarque, j'étais prévenu ! Qu'est-ce que ça représente pour lui cinq minutes à m'écouter quand il est sans
nouvelles de nous depuis vingt-cinq ans ? Il aurait pu faire preuve de curiosité, non, même pas ! Je suis dégoûté ! Allez, viens on rentre ce soir, on a nos billets de train ! Cette ville me
flanque le bourdon.
Les deux jeunes amis partirent donc en direction de la gare de Versailles Rive
Gauche. Du quai à moitié vide, on laissait filtrer une musique faussement conviviale qui réussit à irriter le voyageur sous les néons opalins. Ils arrivèrent bien en avance à destination et
attendirent longtemps à la gare d'Austerlitz le départ du train de nuit PARIS-PERIGUEUX en se partageant un sandwich et un soda. Le train partit enfin. Cinq heures à entreprendre, cinq heures à
cogiter pour Maxime qui s'était réfugié dans un mutisme que son ami respectait. Il le connaissait, il savait qu'il lui fallait attendre que son ami rompe le silence et s'épanche enfin. Gabriel
sortit son livre de chevet dont le titre avait été écorché par Maxime la dernière fois qu'il l'avait ouvert en sa présence à la Taille. Il se souvenait alors de leur conversation qui lui avait
laissé un goût amer.
- les Métaphormoses ? interrogea Maxime
- Tu sais lire ? Les Métamorphoses, c'est d'Ovide ! Ce n'est pourtant pas compliqué !
- Mais tu sais bien que je ne suis bon qu'à torcher le cul des vaches !
Toi, tu es instruit, tu seras un Monsieur ! Tandis que moi...
- Je n'ai pas dit ça ! coupa Gabriel, c'est juste que je n'aime pas qu'on
égratigne mon livre ! Surtout celui-là. N'en parlons plus.
Gabriel connaissait pourtant la situation pénible de son ami et sa dyslexie
légendaire. Mais, il manquait souvent de tact et se le reprochait aussitôt.
Maxime du haut de ses vingt et un an s'était senti suffisamment armé pour
entreprendre la démarche qui libérerait sa mère et lui-même de l'emprise dans laquelle ils étaient enfermés malgré eux. Le poids de la vieille discorde se mesurait tous les jours, dans les actes
les plus anodins de la vie. La bourse avec laquelle ils payaient leurs factures paraissait depuis quelques années d'une incommensurable viduité ; il fallait s'acquitter des différents fermages,
travailler sans tirer parti du fruit de leur labeur. Le travail rompait leur dos, rongeant leur espoir. Ils étaient garrottés tous les jours un peu plus, d'année en année. Dans son enfance, il
n'en avait évidemment pas eu conscience, préservé des soucis des adultes par la tendresse infinie d'une mère. Au décès du père, la porte du paradis de l'enfance claqua d'un coup bref et l'enfant
de sept ans fut pris dans un filet avec des nœuds de ressentiment graduellement serrés. L'indivision familiale, voilà le mal qui rongeait la vie de sa mère. Mais pas moyen d'y échapper.
L'alternative était simple. Le toit avec le joug du travail pour conserver un abri décent ou la vente, c'est à dire le vagabondage disait-elle, impensable pour une femme à l'approche de
la cinquantaine qui a donné toute sa vie à sa terre. Pas après ce qui s'est passé ! lâchait-elle lorsqu'elle cherchait à reprendre de l'ardeur. Elle n'en disait jamais guère plus. Mais
Maxime comprit néanmoins qu'il s'était fait sacrifier sur l'autel d'une heureuse destinée par la faute d'un homme qui de loin régissait leur vie à sa seule discrétion. Il ne m'a pas accordé
la plus petite chance de mettre fin à ce simulacre d'indivision ! Il rejette tous les rapprochements en vue de trouver une solution honorable pour tous. Si seulement je savais pourquoi le vieil
entêté refuse d'enfouir sa rancœur. J'ai beau demander, chercher dans les papiers de famille, je ne connais pas l'origine de l'inimitié. Il faudra bien que je sonde encore le cœur des témoins de
l'époque. Je vais y perdre ma jeunesse si cela continue.
Maxime se perdait ainsi dans ses pensées, les kilomètres défilant à un rythme
régulier. Gabriel, à côté de lui, dormait d'un profond sommeil. Ils se connaissaient depuis toujours, c'était l'ami d'enfance, d'école, le premier de la classe, le vrai ami, quasi de la famille;
celui qui ne déçoit jamais, toujours là dans les situations les plus embarrassantes ou les plus tristes. C'est aussi lui qui n'acceptait pas le résignation de son ami qu'il trouvait trop mou,
trop lisse. Gabriel avait ainsi cherché à retrouver la piste du tourmenteur impénitent. Il avait épluché les gazettes des salles de vente avec autant de goût que s'il avait ouvert un manuel de
trigonométrie. Le monde des enchères lui semblait bien éloigné de ses préoccupations d'étudiant en classe préparatoire au concours de Normal Sup. Mais surtout la valeur des objets lui paraissait
disproportionnée par rapport à leur utilité et bien vaine eu égard aux difficultés financières que ses propres parents rencontraient. Il était fier d'être boursier et de s'élever dans la société
à la force de sa seule intelligence. Il avait été révolté les premiers temps par le prix des œuvres mises aux enchères, folie des hommes ! Puis il avait persisté pour les besoins de la
cause et appelé de ses vœux un peu de chance depuis le temps qu'elle s'était détournée de ces contrées. Une piste s'était présentée ; un coup de fil passé à tout hasard au commissaire-priseur de
la salle des ventes. Monsieur de la Taille, c'est presque institution dans le domaine de la porcelaine entendit-il.Il en avait parlé à Maxime.
Partir, laisser l'exploitation même en fin de semaine, ce dernier ne l'avait jamais fait. Il avait dû s'arranger et composer avec sa mère. Elle n'avait pas eu besoin de longs discours pour
comprendre la raison du départ soudain de son fils à Versailles. Elle avait tout de suite compris. Elle restait néanmoins hostile à l'entreprise autant par réalisme que par fierté. Son fils ne
s'abaisserait pas à quémander de l'aide pour desserrer l'étau. Mais elle l'avait rendu libre de changer sa mauvaise fortune. C'était bien le moins qu'elle pouvait faire pour lui...

Chapitre 3
Après la visite inopinée de son neveu, Édouard de la Taille ne put s'empêcher
de maugréer contre ce malappris qui débarquait sans prévenir. Essayer d'avoir des rapports familiaux depuis le temps ! Il m'en faut plus ! Vingt-cinq ans que j'attends patiemment la fin et
que je me contente de nouvelles indirectes par l'entremise de Maître Cartier! Mon neveu ! Il ressemble à Pierre, même large carrure, même nez ! À ce nez, c'est comme ça qu'on est signés chez nous
! Qu'il est vilain, ce grand escogriffe ! Qu'est-ce qu'il fait péquenot ! Même pas capable d'aligner deux mots d'affilée, et ça bafouille encore ! Enfin, les affaires doivent mal tourner pour
qu'elle m'envoie un émissaire pareil ! Depuis le temps ...
Sur ces entrefaites, il rejoignit paisiblement son salon. L'impression de
désordre qui régnait dans cette pièce tranchait avec ses dimensions harmonieuses et avec la beauté d'un mobilier raffiné. Une vaste bibliothèque à porte grillagée laissait entrevoir des livres de
collection à reliure dorée. Une console Louis XVI lui faisait face, agrémentée d'une élégante pendule comportant un balancier en forme de papillon. Au centre, un canapé corbeille à motifs floraux
bleu gris, enfermant des moulures en forme de feuilles d'acanthe, accompagnait des fauteuils reprenant le même ornement. Un globe terrestre du dix-neuvième siècle se dressait enfin à côté d'un
meuble bureau Mazarin du dix-huitième siècle en bois peint sur lequel s'étalait un large dossier. Une quantité de feuillets se trouvait ça et là partout par terre méthodiquement en petits
tas. Un spectateur se serait ému de voir le long du mur une rangée impressionnante de chemises cartonnées numérotées de couleurs différentes ; il
aurait notamment pu lire procédure indivision La Taille 1994-2000 n°1, n°2, n°3 ; indivision la Taille 2000-2004 n°1, n°2, n°3. Indivision la Taille 2004-2008. Dans chaque chemise cartonnée, se
trouvaient des côtes intitulées, correspondance, pièces, procédure. Par ailleurs, d'autres dossiers portant d'autres noms s'entassaient dans le même souci méthodique de respecter la chronologie
des faits. Procédure d'instruction, procédure correctionnelle, procédure appel. La seule question qui lui importait pour l'heure, c'était de connaître le montant définitif du paiement de fermage
depuis plus de quatre ans...
Édouard de la Taille passait pour un homme d'affaires avisé ; il mettait cette
qualité sur le compte d'un classement méticuleux, ne jetant rien, conservant tout au grand dam de Mathilde, son épouse, qui détestait en toute chose l'accumulation. Cette manie lui était venue
avec le temps lorsqu'il comprit le bienfait qu'il pouvait en tirer quand d'autres n'ont plus les pièces nécessaires au succès de leur prétention. Il entendait profiter de toutes les situations
qui pouvaient lui être avantageuses. Et durant sa vie, il n'avait pas eu besoin de chance pour prospérer, uniquement de l'ordre et de la patience. Pour créer son agence d'administrateur de
biens-syndic de copropriété, il avait dû ferrailler avec des forts-à-bras, prêts à tout pour empêcher l'arrivée d'un concurrent. Il s'était accroché contre vents et marées en montant des dossiers
contre ses adversaires pour obtenir ainsi l'avantage. C'était des belles années où il pouvait se vanter d'avoir réussi ! Certes, il avait connu quelques déboires judiciaires dans le cadre
d'appels d'offres fictifs. Mais il avait réussi à échapper aux incriminations les plus infamantes. D'autres établissements ne s'en étaient jamais sortis. Mais les conséquences de ces procédures
se payaient chèrement. Il avait dû vendre sa splendide demeure de Marne la Coquette pour solder ses dettes. Des souvenirs de fêtes innombrables. Heureusement, il n'en concevait aucun regret, se
plaisant à vivre désormais dans son hôtel particulier à Versailles qu'il avait divisé en lots. Édouard et Mathilde reçurent moins à Versailles. Tout cela n'avait plus d'importance l'âge
aidant.
Durant cette période, Édouard avait laissé de côté la Taille qu'il trouvait
vétuste. Il ne s'y était jamais vraiment plu avec le recul pour s'y être si souvent ennuyé. Longtemps fils unique, sans compagnons de jeux. Il ne sentait aucune affinité avec les enfants du
bourg, trop péquenots comme il le disait plus tard. Péquenot, le meilleur terme pour définir ce qu'il ressentait ; la campagne bucolique des romans gâchée par la réalité de la
vie rurale. Il faut dire qu'il ne s'intéressait pas à la nature, à l'horloge des saisons, à la pêche. Le spectacle de l'aurore l'été quand la rosée dépose un baiser sur l'herbe tendre ne lui
arrachait aucune émotion. Et pourtant, il revenait souvent au petit matin au retour de soirées mondaines dans le Périgord. Il préférait se jeter dans son lit et dormir en rêvassant aux évènements
de la nuit jusqu'au déjeuner où il ne décrochait pas un mot, endormi encore. Et le reste de l'après midi, il s'occupait à lire de tout son soûl. Enfin une échappatoire avec ses études de droit, à
Bordeaux. Faire son droit, comme disait son père lui ouvrirait toutes les portes. Après quelques années perdues, laborieuses, Édouard finit par
décrocher sa licence. L'occasion de devenir quelqu'un comme un Lucien de Rubempré du XXème siècle, mais sans la profondeur du personnage.
A la Taille, ses parents y demeuraient de manière permanente, ne s'intéressant
pas à la brillance de la vie dans laquelle il évoluait ni aux rencontres prestigieuses qu'il faisait. Ils étaient attachés à une bâtisse ancestrale et à un sol calcaire et rude qui leur
permettait avec peine de faire face aux dépenses d'entretien courant. Les métairies ne rapportaient pas beaucoup. Édouard, généreux, avait tenté de financer des travaux de réfection mais son père
n'avait jamais accepté. Pensez ! Prendre l'argent de son fils, c'était un déshonneur pour un homme qui n'avait jamais emprunté de sa vie. Ce n'était pas son fils qui allait l'aider à
subsister! Un malentendu profond s'installa entre le père et le fils aîné. Le père lisait aussi dans les yeux de son fils la honte qu'il lui inspirait. Il faut dire que Monsieur de la
Taille, accoutré sans soin, passait pour le jardinier du domaine. Mais il n'en avait cure. Son bleu de travail avec ses empiècements peu avantageux facilitait son ouvrage ; on trouvait de tout
dans ses poches, ficelle, clous, tournevis, couteau suisse, crayon de papier, niveau d'eau de poche. Il gardait tout mais par souci d'économie comme le fait tout bon paysan. Le fils ne comprenait
pas qu'on repousse les manifestations d'intérêt et d'affection qu'il témoignait. Ce dernier continuait à leur rendre visite, mais il ne pouvait s'empêcher d'arriver en fanfare dans sa GM
décapotable, ce qui exaspérait au plus haut point le père et meurtrissait le cœur de sa mère. Mathilde, leur bru, acceptait d'y descendre pour de brefs séjours, ne trouvant dans sa belle-famille
aucun attrait qui aurait pu la convaincre de rester plus longtemps. La campagne lui paraissait ennuyeuse et les odeurs de crottin l'indisposaient au maximum.
Mathilde présentait bien à défaut d'être jolie. Brune et élancée, elle était
l'archétype de la femme mariée qui est installée dans la vie, dans sa vie routinière. Elle n'appréciait pas du tout les charmes de la vie rurale et se plaisait à constater le fossé toujours plus
grand entre son mari et ses beaux-parents. Elle espérait rapidement faire cesser ces réunions de famille sans chaleur qui la déclassaient l'été alors qu'elle tenait son rang l'hiver. Ce n'était
même pas un lieu sain pour les enfants qu'elle avait donnés à son mari. Mathilde avait rempli la tâche qu'on lui avait assignée ; elle était heureuse en dépit des moments où elle s'obligeait à se
reposer dans sa chambre dans le noir intégral et qu'on faisait venir le médecin en douce. Les névralgies duraient plusieurs jours. Édouard expliquait aux enfants que leur maman avait besoin de se
reposer. Édouard, lui, se trouvait le plus souvent seul à gérer sa famille. Ses monstres qui ne s'intéressent à rien, même pas aux belles choses, comme il se le disait à lui-même souvent
à bout. Son dérivatif ? Sa collection d'œuvres d'art, ses meubles et sa porcelaine. Sa folie. Il avait dépensé plus qu'il n'aurait dû... Chaque fois, il éprouvait des scrupules quasi religieux à
la sortie de la salle des ventes. Cet argent aurait toujours pu être mieux dépensé. Sa vie s'était déroulée à collectionner de belles choses à défaut de la vivre pleinement comme il l'avait
espéré.

Chapitre 4
Maxime et Gabriel arrivèrent à l'aube en gare de
Périgueux, engourdis par le roulis du train sur leur couchette raide et affamés ; la maigre collation de la veille ne les avait pas rassasiés et leur ventre criait famine. Maxime donnait
enfin le sentiment de vouloir discuter après des heures de mutisme. Il avait réveillé son ami avec une rare douceur. Ils voulurent prendre un solide petit déjeuner. Seul le café de la gare qui
venait d'ouvrir pouvait répondre à leurs attentes.
- Deux cafés et c'est moi qui t'invite ! dit Maxime
- Cela tombe bien je n'ai pas grand chose dans mes poches ! Mais dis-donc
qu'est-ce qu'on fait après? Je te signale que tu as quartier libre ; Marcel te remplace encore aujourd'hui. Pour une fois que tu as une journée de congé !
- Ma mère va s'inquiéter, tu sais, elle a des antennes et sait déjà que
je suis arrivé ! On est branchés sur la même longueur d'ondes !
- Arrête un peu avec ta mère ! On dirait un vieux couple ! Depuis quand n'as-tu
pas comme moi traîné dans la rue. Cela s'appelle flâner en français classique !
- Depuis le lycée au moins !
- Alors tu vois, je te propose une activité de jeunes qui consiste à
«traînasser», à déambuler toute la journée et à mater les filles. Je signifie par là, mon ami, que nous pourrons contempler aujourd'hui les vestiges de cette ville renaissance ! dit-il d'un ton
lyrique
- Ça marche, mais je te rappelle qu'on est dimanche ! Sauf à aller à la messe,
je ne vois pas ce qu'on pourrait faire ici ! dit Maxime
- Non, tu es dingue ! j'ai donné il n'y a pas longtemps ! Je te dis qu'on va se
promener ; regarde comme comme c'est beau et chaleureux chez nous, ce n'est pas comme à Versailles. C'est à peine le début de l'automne et on se croirait encore un peu en été
!
Les deux amis rejoignirent le centre ville touristique et musardèrent dans les
ruelles et venelles bordées d'hôtels particuliers du XVIème siècle. Ces derniers cachaient des escaliers à vis derrière des portes en bois de petite taille surmontées de frontons comportant de
petits personnages finement sculptés. Ils s'amusèrent à sonner aux portes de la rue Limogeanne comme des galopins. L'insouciance des vingt ans. Ils s'assirent sur un banc contemplant en silence
la ville sortant de sa léthargie. Ils virent le marché des halles Coderc s'ouvrir et prirent place dans un café où il examinèrent les clients. Des retraités en casquette aux accents
incompréhensibles accoudés au zinc devant un petit muscadet. Point de jeunes.
- C'est excitant comme distraction ! chuchota Maxime d'un ton
moqueur.
Puis sérieusement, il commença à se confier à son ami, à décrypter la scène de
la veille, à en faire le bilan. Le voyage du retour lui avait permis de voir un peu plus clair.
- Tu vois, je n'ai rien appris ! Ce serait difficile d'en savoir plus ! Mais ce n'est
pas grave ! Je deviens philosophe et tu sais pourquoi ? Parce que je vais me réveiller et qu'on va me retirer le bandeau des yeux ! Je vais enfin comprendre ce qu'on ne me dit pas, ce qu'on me
cache, le vieil oncle radin, le mutisme de ma mère, les hochements de tête de Toinette. Tout ça, mon vieux, ça va être balayé bientôt ! Allez, si on rentrait; de toute façon, s'il y avait des
distractions dans notre patelin, ça se saurait et nous serions envahis de parisiens ! Les filles qui traînent dans les bars sont des bécasses et moi j'aime les colombes blanches dit-il d'une voix
sentencieuse.
Il adorait aussi l'emphase.
- Et la fille Taillefer ? lui rétorqua Gabriel d'un ton
moqueur.
Les deux garçons d'un regard entendu se mirent à rire au souvenir de la tendre
dulcinée de Maxime. L'affaire n'avait pas fait long feu.
Au volant de la 4L rouge, Gabriel prit la route de Chancelade, longeant l'Isle
qui relie Périgueux à Libourne, Maxime s'abîmant dans la contemplation du paysage. Cette rivière apparaît comme totalement méconnue quand elle n'est pas estimée à sa juste valeur en tant
que simple affluent de la Dordogne. Elle empêche ses cinq petits --que Maxime connaissait par cœur-- le Vern, les deux Beauronnes, la Crempse, les Duches et l'aînée, la Dronne de vagabonder à
leur gré. Quel paradis pour la pêche, les «blancs» comme le gardon, les carpes, le brochet et le sandre ! Qu'il aimait ce calme et ce contact avec la nature !
La voiture suivait une grosse berline de marque mais qui avait l'immense défaut de faire oublier qu'elle était conçue pour aller vite. Elle leur faisait perdre du temps en rétrogradant dans
chaque tournant. L'immatriculation, 78, les Yvelines, préfecture... Versailles. Ah, c'en était trop !
- Allez vas-y, dit Maxime, ce parigot traîne, double-le vite ; qu'on n'y passe
pas la nuit !
Gabriel, appuyant sur l'accélérateur en pleine agglomération, se mit à rouler à
vive allure, à effectuer une manœuvre de dépassement hasardeuse pour un simple touriste et, cerise sur le gâteau, se rabattit quasiment sur le capot du francilien tout retourné. Ils s'amusèrent
de la mauvaise plaisanterie comme des gamins. La voiture progressa ensuite tranquillement jusqu'à la Taille qui s'ouvrait au bout d'une sublime voûte de majestueux platanes
centenaires.
Chapitre 5
Marie-Aimée se tenait dans la cuisine à l'affût, pressentant l'arrivée de son
fils. Elle ne fut pas étonnée de le voir descendre de la voiture de son meilleur ami. Elle fit un geste amical à Gabriel et embrassa fortement son enfant. Elle lui fit le récit de ce qui s'était
passé durant son absence. Maxime n'était pas parti depuis longtemps. Mais le fait qu'il soit allé à Versailles le fit entrer dans une autre échelle de temps. Chacun a bien une perception mentale
du temps qui diffère en fonction des circonstances de la vie.
A l'aube de ses quarante-cinq ans,
Marie-Aimée, d'un blond cendré, aux yeux intensément bleus et à la petite taille de jeune fille, perdait un peu de sa rationalité quand il s'agissait de son fils, le trésor de sa vie. Trop douce
et infiniment délicate, de l'opinion de sa belle-mère, elle avait dû s'endurcir, pour reprendre l'exploitation familiale après le décès de son époux. Cela avait fait peur à tout le monde au
début. La force physique qu'il faut pour tenir du matin au soir, elle ne l'avait pas. Cependant elle avait d'autres ressources : la ténacité et l'ingéniosité pour mettre en route les machines
agricoles les plus récalcitrantes. Elle apprit à se débrouiller seule n'ayant pas le choix. Mais ce n'était pas ce qu'il y avait de plus difficile. Non.
Gérer l'absence de l'autre quand dans la journée, on ne parle pas à âme qui vive : pour elle, les vaches, les poules outre le vrombissement de la Massey-Fergusson lui tenaient lieu de société.
Parler à l'homme qu'on aime, à son égal, voilà ce qui lui manquait outre le fait qu'elle avait fait une croix sur sa beauté, sa jeunesse, dont plus personne ne profiterait. Elle ne ferait jamais
le deuil de cet amour. Rester seule, définitivement seule, dans son grand lit glacé l'hiver... Mais pour l'empêcher de sombrer totalement, des étranges papillons bleus qui n'ont rien à voir avec
l'entomologie affluèrent : des sommations de payer, des assignations, des rapports d'expertise, des jugements, des arrêts divers et variés arrivaient en nombre. Marie-Aimée n'avait pas eu le
temps de déprimer devant l'étendue des difficultés. Son beau-frère profitait allègrement de la situation. Mais elle s'accrochait, méditant la maxime latine, la Roche Tarpéienne est proche du Capitole. On ne trouve autant de hargne que dans les vieilles familles attachées à une
terre ancestrale.
Marie-Aimée avait couvé son fils, l'avait
bordé tous les soirs et s'était même invitée -quand son cœur devenait trop lourd- à se blottir contre lui dans son petit lit d'enfant tout chaud où elle humait son odeur de petits gâteaux secs.
N'étant pas à quelques contradictions près, elle se serait choquée de l'inviter dans le lit conjugal. Allons, ce n'est pas la place d'un fils
! Maxime la regardait toujours avec la même tendresse que lorsqu'il était petit et qu'il annonçait qu'il voulait se marier avec sa maman. Quel beau
regard porté sur une mère ! Lorsqu'elle était occupée, concentrée sur une tâche banale de la journée, il n'était pas rare que ce simple regard doux posé sur elle la fasse doucement rougir.
Marie-Aimée finissait par douter qu'on l'eût déjà contemplée de cette manière. L'amour filial, amour inconditionnel. Ce fils avait poussé comme un charme, robuste comme un chêne. Un la Taille, un
vrai qui court partout dans les prés, qui aime la pêche à la mouche, qui ramasse des fossiles au détour d'une promenade, qui est tout crotté à l'heure du bain. Le seul être du coin qui vive toute
l'année sans chaussures. Maxime, un vrai sauvageon vivant dans la broussaille du Périgord, c'était là son seul sujet de déplaisir. Pourquoi
refuse-t-il de se chausser ? avec les clous, les bouts de verre et les cailloux tranchants qui peuvent partout le blesser ? Elle eut beau le lui
dire, il faisait une pirouette en gambadant librement. Elle en parlait à Pierre qui en souriait. Il me rendra folle, cet enfant !
concluait-elle en riant. Maxime tint bon. Mais le jour de l'enterrement de
son mari, dans ces circonstances où l'esprit et la raison vagabondent, anesthésiés par la douleur, Marie-Aimée vit à travers ses larmes que son fils s'était chaussé. Ce n'était pas les meilleurs souliers pour l'occasion se dit-elle étouffant un rire nerveux dans son mouchoir : aux
pieds de son fils, deux insolites chaussons rouges tranchant sur le petit costume sombre et la cravate noire. Peu importait, son petit bonhomme avait jugé du mieux qu'il pouvait. Depuis, ce jour
mémorable, il ne se promenait plus jamais pieds nus. Il avait maintenant des responsabilités.

Maxime et sa mère habitaient dans une partie des anciens communs de la
propriété du XVIIIème siècle. L'entrée se faisait par une petite porte sur la cour, donnant sur un intérieur petit mais clair avec des ouvertures percées par la suite. La présence de poutres
apparentes et la faible hauteur sous plafond rendaient le logement très chaleureux. L'ameublement d'une simplicité extrême souffrait cependant des affres du temps. Marie-Aimée n'avait jamais été
une femme d'intérieur. Elle se moquait de suivre la tendance du moment quand l'argent dont elle aurait eu besoin lui aurait davantage permis de mettre aux normes l'électricité qui circulait au
travers de fils gainés de nylon. Sa belle-mère considérait qu'à son âge, ce genre de travaux semblait trop compliqué.
Pierre, s'il
avait été encore à ses côtés, aurait pris les choses en main. Il avait toujours dit que la maison n'était plus aux normes. Cependant ce travail d'électricien nécessitait du temps et précisément,
il n'en avait guère à donner. Sa priorité avait toujours été l'outil agricole. Il avait fait des études d'ingénieur agronome et avait repris l'exploitation aux lieu et place des anciens fermiers
partis à la retraite. Ses parents avaient accepté de lui céder l'exploitation même si le fait de contractualiser leurs relations leur paraissait de prime abord superflu. Mais Antonin de la Taille
avait insisté pour que son fils ait un titre juridique permettant de s'investir en toute légitimité sur les terres. Toinette trouvait ce formalisme exagéré. La confiance, cela suffit en famille ! disait-elle. Mais ce fut fait dans les règles. Pierre devint donc agriculteur et
adopta les modes de vie du monde rural. Édouard fut désolé de voir son petit frère qu'il aimait devenir péquenot alors qu'il aurait pu faire
tellement mieux ! lui avait-il dit un soir.
Ce n'est pas un métier agriculteur, tu es soumis aux intempéries comme les paysans d'autrefois outre les cours du lait qui sont décidés à Bruxelles,
ce qui est une contrainte supplémentaire. Tu ne gagneras pas bien ta vie ! Un métier de misère ! Tout cela alors que je pourrais t'embaucher dans mon entreprise. L'immobilier, c'est une voie
d'avenir. Derrière ce discours complaisant,
Édouard reprochait secrètement à son frère de déchoir socialement en prenant la place des anciens métayers et fermiers de ses
parents, de ses grands-parents. Pierre lui expliqua longuement sa passion pour la terre, les nouvelles idées qu'il voulait mettre en œuvre. Ils restèrent néanmoins sur un sentiment
d'incompréhension mutuelle. Ils ne revinrent jamais sur cette conversation et les frères s'éloignèrent ainsi progressivement l'un de l'autre tant leur vie leur paraissait diamétralement
opposée. Pierre devint donc agriculteur avec la passion chevillée au corps. Il s'enflammait pour la terre comme
d'autres pour la poésie. Marie-Aimée fut séduite par cet homme à part qui arrivait à faire oublier un physique disgracieux par un charme sans apprêt. Il l'attira dans
son antre comme il le disait. Dans
cette humble demeure, ils connurent des moments de pure félicité mais aussi des heures dramatiques...
Rien n'avait changé depuis le décès de Pierre ; tous les meubles restèrent à leur exacte place par pure dévotion de son épouse.
Maxime et sa mère s'assirent dans la cuisine autour d'une bonne tasse de
café.
- Tu ne me demandes pas pas comment cela s'est passé ?
- Bien sûr mon ange !
- Eh bien, il m'a mis à la porte l'oncle ! Il n'a même pas voulu m'écouter, je
suis resté dans l'entrée, enfin plutôt le vestibule, si tu vois ce que je veux dire. Je ne m'attendais pas à être reçu comme un bienvenu, mais je n'imaginais pas me faire renvoyer, comme un
domestique. Après une telle défaite, je ne mérite plus de m'appeler Maxime, Minus conviendrait mieux !
- Allons, Maxime-Minus, je t'avais prévenu que le voyage ne t'amènerait à rien,
un dur de cœur, cet homme qui nous a tourmentés avec toutes ses procédures. Ça nous a ruinés autant le portefeuille que le moral, mais lui n'attend qu'une chose... Tant que ta grand-mère est là,
il n'arrivera pas à l'expulser, ni nous avec elle.
- Enfin, maman, tu voudrais bien un jour me dire l'exacte vérité qu'on dit à un
adulte, pas cette historiette d'enfant que tu m'as servie durant toutes ces années. J'ai besoin de comprendre ce qui me pousse à me lever le matin à torcher les vaches pendant que mes copains
continuent leurs études.
- Je t'ai déjà tout dit répondit Marie-Aimée. Ton oncle est en indivision avec
ta grand-mère et nous-mêmes. Il a cherché depuis le décès de ton grand-père à tirer parti de la situation, pour des raisons d'argent, il en a toujours eu besoin...Mais ton père qui avait un bail
rural s'est opposé à Edouard qui est revenu à la charge quand j'ai repris seule la ferme bénéficiant du soutien de ta grand-mère. Il ne l'admet pas. C'est simple. Seulement, je ne te fais pas un
dessin, avec la maladie qui a infecté le cheptel, je ne m'en sors plus. Voilà toute la situation. Je te laisse, mon ange, je vais voir Marcel, repose-toi c'est ton jour de congé. Demain, tu
retournes à la mine.
Marie-Aimée disparut, soulagée de mettre un
terme à cette conversation qui la mettait mal à l'aise. Elle fit le tour de la cour, remarqua que la partie ouest de la toiture au dessus du logis principal où résidait sa belle-mère présentait
des faiblesses. Il faut que j'en parle à Marcel, il est de tellement bon conseil, cet homme. Et s'il n'y avait que cela, ça passerait. Je n'ose pas
regarder la somme des devis que j'ai demandés pour mettre complètement à neuf la toiture. Je ne sais même pas où je trouverais l'argent nécessaire. Je ne veux pas en parler à Toinette. Cela
l'inquiéterait inutilement. La pauvre. Rien n'est pire que de ressentir la douleur des choses dans un sentiment d'impuissance. Elle n'a que la faible retraite de son mari, c'est à dire
rien. Marie-Aimée considérait sa belle-mère avec beaucoup d'affection. En vingt-cinq ans, aucun heurt, aucune dispute. Elle avait été adoptée comme
la fille de la famille lors de son mariage. Après le décès de Pierre, elles s'étaient encore plus rapprochées. Toinette disait en riant qu'une
belle-mère qui ne chagrine pas sa bru, ça n'existe pas ! Et c'est vrai que c'est un fait suffisamment rare pour qu'elle le souligne. Sa belle-mère
avait conscience de ses qualités humaines à l'exception d'une, la modestie ; mais à son âge, on lui passait tout. Quelle splendeur cette vieille femme, droite, avec son chignon délicatement
fait. Elle avait toujours cherché à être coquette. Plus Toinette vieillissait, plus elle apportait un soin jaloux à son apparence. Elle n'aimait pas les petites vieilles qui se négligent, avait-elle fréquemment l'habitude de dire. Sa belle-mère ne travaillait plus dans son
potager, mais se forçait à s'entretenir en marchant tous les jours dans les bois. C'est incroyable de me sentir encore attachée à la vie, à mon
âge disait-elle. Au crépuscule de sa vie, Toinette sentait qu'un être la poussait à se maintenir en forme
physiquement et intellectuellement. Elle l'avait vu grandir. C'était son petit fils.

Chapitre 6
Maxime aimait sa grand-mère et lui portait une tendresse infinie. Il venait la voir dès potron-minet avant de partir travailler ;
elle était déjà réveillée et se laissait embrasser dans son lit parsemé de journaux et de magazines d'archéologie. Il revenait invariablement après le dîner, discutant de la journée passée,
lisant, ou regardant ensemble la télévision sur le divan du salon. Sa mère se couchant tôt, Maxime était sûr de trouver une compagnie agréable et toujours disponible en la personne de sa
grand-mère. Il aimait la clarté du timbre de sa voix, sa gaieté, son humour et sa culture. Elle le distrayait considérablement avec ses remarques, ses réflexions. Toinette portait un regard
optimiste sur la vie alors que Maxime, de son point de vue encore d'enfant, comprenait qu'elle aurait des raisons d'être triste avec un fils aîné qu'elle ne voyait plus, un mari défunt et un fils
cadet décédé. Non, elle était enjouée et câline avec lui. Il adorait ça. Maxime après un déjeuner frugal entra chez sa grand-mère à l'heure où elle se reposait dans sa chambre. Elle, si frêle,
dormait en ronflant comme un moteur à explosion. Étonnant comme expérience. Il monta dans sa chambre et la vit étendue, la fenêtre légèrement ouverte. Elle disait qu'elle ne pouvait jamais
s'endormir enfermée ; l'atmosphère confinée l'entraînait dans des cauchemars atroces disait-elle. Aussi en toute saison ouvrait-elle sa fenêtre même lorsqu'il gelait. Sa grand-mère n'en avait cure, pelotonnée dans son édredon de plumes d'oie qu'elle sortait
à l'arrivée du froid. En plus, le froid ça conserve disait-elle crânement. Toinette dormait du sommeil
du juste, en ronflant démesurément.
Son petit fils redescendit et entra dans le salon aux deux larges baies donnant
sur la cour intérieure. Les meubles d'apparence classique étaient en fait des simples copies ainsi qu'ils s'en aperçurent au cours d'une saisie diligentée par un huissier à la demande d'Édouard.
Aucune valeur marchande, car de surcroît ils n'étaient même pas en bon état. Cela faisait beaucoup. Le partage de meubles dans le cadre des successions passées expliquait la situation. Il restait
que cela donnait bonne impression, ce qui était important pour Toinette qui, un peu coquette, ne voulait pas être prise pour une simple paysanne. Maxime alla droit à la bibliothèque où se
trouvaient les albums de famille. Il avait déjà vu ces vieilles photographies. Il reconnut l'oncle Édouard à la salle des ventes grâce aux vieux clichés mais aussi parce qu'il fut saisi de sa
ressemblance avec son grand-père. Les cadres d'Antonin trônaient dans toutes les pièces. Mais aujourd'hui, il voulut chercher un indice qui pourrait expliquer la raison de la discorde entre
les membres de la famille.
Édouard, frêle bébé né en 1946 à la Taille, ses premières années, les photos
d'école où il était assis dans sa classe les bras croisés posés sur son petit bureau. Les photos d'Édouard en communiant. Maxime ne retenait jamais le nom attribué autrefois aux deux
communions, ni leur ordre. Il était seulement baptisé et n'avait reçu aucune éducation religieuse depuis le décès de Pierre au grand dam de Toinette qui le déplorait. Mais elle ne faisait jamais
plus de commentaires sur le sujet. Édouard à l'armée avec son calot d'aviateur, la gauloise au bec. Grand-mère disait qu'il le portait pour frimer, il travaillait dans les bureaux à Clamart. Le
mariage de l'aîné en grande pompe, magnifique en habit et gants beurre frais, Mathilde à ses côtés, son voile en tulle relevé à la sortie de l'église. L'image d'un bonheur éclatant. Naissance des
quatre cousins inconnus, Jérôme, Brune, Colombe, photos d'eux en bas âge et plus âgés et le petit dernier Xavier, nourrisson, puis plus rien...
Pierre, bébé dodu né en 1961, ses premières photos avec son frère déjà
adolescent souriant à ses côtés. Pierre un peu rond en communiant. Pierre et son 13ème gâteau d'anniversaire, à cheval, à la pêche, aux scouts. Maxime ouvrit un deuxième album, Noël 1971 à la
Taille avec Édouard et Mathilde, jeunes mariés puis un troisième et encore un autre pour arriver aux photos où Marie-Aimée figurait en bonne place. Pâques 1985, les fiançailles de ses parents, si
jeunes et tout sourire : la promise était ravissante dans sa robe de soie bleu ciel, le promis un peu engoncé dans son costume de ville. Il avait toujours eu une forte corpulence et n'aimait pas
se trouver coincé dans des vêtements trop ajustés. Mais là, il s'était senti obligé de faire un effort. Les photos du mariage enfin en septembre 1985: la mariée sublime dans son imprimé de coton
blanc éclatant, le marié, presque beau, en costume noir, une fleur blanche à la boutonnière. On reconnaissait l'église romane de la Taille avec ses fresques du XVème siècle protégées par un
infâme plâtre appliqué selon le goût du XIXème siècle qui avait été d'une utilité involontaire. Le mariage champêtre : le banquet, la grande photographie en noir et blanc des invités. Maxime
chercha Édouard, toujours aussi bel homme et le trouva à côté de la mariée radieuse. On aurait dit le couple parfait. Maxime était étonné de ne pas voir Mathilde. Une autre photo ensuite défila
sous ses yeux puis une suivante. Enfin, il vit au premier plan la tante assise grimaçante regardant fixement devant elle. Pourquoi cette expression ? Maxime suivant son regard vit un groupe de
personnes autour de la mariée prise de profil. Il s'y arrêta encore, examinant les deux plans du cliché. Il cherchait à comprendre, fouillant encore dans le tiroir du secrétaire pour chercher une
loupe dont on se servait habituellement pour la collection de timbres. Il ajusta la lentille sur le groupe et chercha à identifier les personnages autour de la mariée, ce qui n'était pas aisé
pour lui, l'essentiel des individus figurant de dos ou de profil. Mais un détail attira soudainement son regard. Maxime continua à feuilleter l'album sans trouver ce qu'il cherchait, puis revint
à la photographie en cause et la retira résolument de l'album. Il était décidé à percer le mystère.
M. ARAGNIEUX (A SUIVRE)
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